Pourquoi “aimer les femmes” est une insulte

Lettre ouverte à Marc Bonnant et autres “admirateurs des femmes” sur le sexisme ordinaire.

Monsieur Marc Bonnant, lorsqu’au cours de l’émission infrarouge du 18 octobre 2017, vous dites (49:05):

Si vous enseignez [aux garçons] à l’école à pratiquer l’amour courtois, si vous enseignez à l’école que la femme n’est pas notre égale mais largement notre supérieure qu’il faut l’aborder avec frémissement et stupeur, peut-être qu’aujourd’hui, il y aurait moins de porcs.

On peut imaginer que vous avez une haute estime des femmes. On peut imaginer que vous les respectez. Il n’en est pourtant rien. Et la chose devient d’autant plus évidente lorsque vous vous exprimez dans cette vidéo:

Il fut un temps où vous étiez, Mesdames, des figures sacrales. Notre imaginaire et parfois même notre réalité vous plaçait dans les cieux, vous étiez la figure de la mère, vous étiez la figure de la sainte ou, aux enfers, vous étiez la juste figure de la sorcière ou de la catin. Et puis, à l’insu d’une ambition venant d’outre-atlantique, il vous a plut soudainement de venir sur terre. Vous étiez aux cieux ou en enfer, vous avez voulu venir parmi nous. Ce faisant, vous vous êtes dégradées. La hauteur vous sied. La damnation vous sied. La vie des terriens vous souille. Vous comprenez, du temps où nous vous rêvions, vous étiez une tentation irrépressible. On abordait la femme avec frémissement et humilité, ses rives lointaines et inconnues. Et puis la femme s’est mise à être explicite et non plus mystérieuse.

Et depuis que vous êtes explicites, Mesdames, quel grand ennui. Car vous n’êtes jamais que cela. Notre imaginaire vaut mille fois votre nature. Pourquoi avez-vous eu le mauvais goût de vous incarner ?

Vous dites en substance que vous préférez vos fantasmes de femmes aux femmes réelles, “incarnées”, qui, elles, vous ennuient. C’est effarant.

Il semble donc qu’on ne va pas pouvoir parler des femmes, celles-ci étant trop diverses et différentes de vous pour que vous puissiez ne serait-ce que les percevoir depuis votre étroit horizon. Nous allons donc parler de vos rêves.

Femmes sacrales

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Marina Abramović, 1974, performance “Rhythm 0".

La mère vous nourrit et vous rassure, la sainte vous fait croire que votre mère est vierge et puis la catin libère vos besoins sexuels. La mère, il n’y en a qu’une, de sainte il n’en existe aucune et les catins, dans votre univers, elles n’ont pas de nom, sont cachées et anonymes. Dans l’inventaire des “femmes que vous aimez”, il ne reste, en vérité, qu’une personne: votre mère, celle qui s’est donnée corps et sang pour votre santé de petit garçon.

On le voit donc, votre “amour des femmes” est intéressé. C’est un amour de prédateur et de petit garçon. C’est la porneia, l’amour dévorant pour ce qui nous nourrit. Ce n’est pas la célébration de l’autre (charis) ni l’amour inconditionnel (agapé). C’est l’amour de celui qui est dépendant. Cet amour est normal chez le bébé qui a besoin de sa mère, mais devenu adulte, ça indique surtout une incomprehension du désir sexuel qui est perçu comme un “besoin” et non comme une “envie”. Ce sentiment implique une dépendance ainsi que la peur de voir l’objet de son désir-besoin (les femmes) se libérer de leurs rôles de pourvoyeuses (mères, catins).

Il en est toujours ainsi des grandes catégories: elles ne contiennent que les quelques membres que l’imaginaire restreint de celui qui utilise ces catégories veut bien y mettre. Parfois la catégorie (quand vous parlez des “féministes” par exemple) ne contient que des furies, des “transexuelles psychiques” comme vous les nommez et parfois la catégorie (les femmes) semble contenir des figures positives (la mère, la sainte, la catin) alors qu’il n’en est rien, cette catégorie ne contient que ce qui vous sied (mille fois plus que le réel).

Les femmes que vous aimez n’existent pas

Le machisme, c’est exactement ça: ne voir que des corps des femmes, leur utilité sur le marché de la prédation et non pas des personnes. Vous n’aimez pas Sarah, Charlène ou Cécile, vous aimez des seins et des culs, si possible allaitants (maman) ou disponibles (catins).

Je vous comprends. En tant qu’homme avec des hormones similaires aux vôtres, j’aime aussi les seins et les culs. Et pourtant, je ne les aime pas “disponibles”, je les aime “incarnés”. Et c’est là que votre ennui et vos tristesses d’homme encore coincé dans son placenta me font un peu pitié. Si les femmes incarnées vous ennuient, c’est que vous n’avez jamais su sortir de votre poche pour écouter, c’est que vous n’avez jamais su passer au-delà de vos pulsions pour contempler un être similaire à vous (un être humain) et pourtant autre (un autre être humain). Ce similaire et pourtant autre semble vous faire peur et vous avez raison. Cette rencontre avec le proche-lointain, c’est ce qui secoue le plus nos convictions et pousse nos conscience à grandir pour y inclure ce nouveau monde.

Faire le choix de vivre hors de nos fantasmes pour aller vers le monde est la forme d’amour la plus profonde: c’est accepter d’être changé, transformé, pétri, dérangé, ré-assemblé, ému et au final grandi par l’ouverture à l’inconnu. C’est le seul chemin vers la conscience. Tout le reste n’est que nostalgies de placenta.

Les homme qui mecspliquent

Oui, les femmes sont comme nous, ni meilleures, ni pires. Elles sont nos semblables. On vit sur le même plan, au-dessus de l’herbe et au-dessous des arbres. Et même si vos rêves d’enfant veulent continuer d’imaginer des voyages absolus, c’est là, dans la réalité qu’on se rencontre. Nulle part ailleurs.

Joli cul

Dois-je vous rappeler que vous n’avez pas eu à vous battre contre des rêves toxiques de joli corps de mecs ? Dois-je vous rappeler que vous n’avez jamais été engagé comme joli secrétaire avec l’obligation de porter de jeans qui vous font un joli petit cul ?

C’est aujourd’hui votre tour de dégager le chemin pour les femmes à venir afin que comme vous, elles n’aient pas à s’extirper d’une jungle de rêves nauséabonds.

Gardez vos rêves pour vos jeux de rôles érotiques dans la mesure ou vos partenaires prennent du plaisir à jouer les déesses et les catins, dans la mesure où elles ont donné leur consentement, mais ne venez pas polluer l’espace public en voulant contraindre les femmes à jouer cette partition étroite que votre imaginaire tout empreint de pulsions vous dicte.

Société hygiéniste et consentement

Dans une société où l’on demande avant de prendre, ce n’est pas l’ennui qui guette, au contraire, c’est un espace de jeux infiniment plus vaste et beau. À titre d’exemple, si vous devez voler un baiser à une femme en ne sachant pas vraiment si elle est intéressée, votre baisé sera rapide, pris par surprise et peu goûteux. Par contre si vous demandez “puis-je t’embrasser ?” et que la personne répond “oui”, vous pouvez alors prendre le temps pour venir lentement goûter ce premier contact de vos lèvres, pour en faire une fête.

Vous prétendez être un homme de goût alors choisissez la haute gastronomie du consentement à la place de ce junk-food de la satisfaction primaire de vos pulsions.

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Entrepreneure, musicienne, codeuse, détails sur lilybucher.com

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