Obscurité, joies et tremblements

À la recherche d’un mot pour le sombre maternel.

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Le matin après l’éveil

Dans certaines traditions tantriques, la première déesse, le premier avatar du féminin premier (Devi), c’est Kali, le temps. La première manifestation de l’amour de l’un divisé, la première “forme” prise par la réalité fût le temps, enfantement et destruction, début et fin, respiration profonde autour de laquelle se construisent les formes et leurs caresses, les mondes et leurs témoins.

On admire la naissance, on rêve de réalisations, d’aboutissement, de la présence de nos, enfin. On aime la lumière qui luit et aveugle. On ne voit pas qu’elle brûle, on ne voit pas la matière consumée, la vie qui s’écoule, nos usures, marques et blessures, le temps qui assassine les bébés à peine nés pour en faire des enfants, des adolescents, des adultes si déjà trop vieux. On ne voit pas le fond infini du sombre sur lequel se détache nos visions, nos rêves, la danse étoilée des fabriques d’atomes, le retour assourdissant au silence des trous noirs.

On ne voit rien de cet infini qui nous entoure et puis il est trop tard et on tremble effrayé.e.s, malades, ami.e.s mort.e.s, blessures d’amours inachevés.

Alors il fallait un mot.

Alors il fallait écouter le fond diffus cosmologique sur le balcon avec ma fille, écouter la pluie qui chante et le silence entre les eaux et le lointain, entre ce qui nous caresse, ce qui nous danse et ce qui effraye.

On a trouvé trois mots. Le premier, gai (ga-i, esprit caressé, conscience) nous a parlé de sa deuxième vie. Depuis ce samedi de la pluie nocturne et parce que j’ai une fille qui écoute avec moi et que c’était une évidence, et bien maintenant c’est aussi un synonyme de pluie. La pluie et la conscience, une seule et même chose qui lave, nourrit, emporte, déplace et chante la paix.

Et le deuxième mot de cette nuit folle est venu de Quentin qui cherchait l’innocence, l’abandon. Ce mot, c’est pidapa (un/moi-même, le lieu, tout). Le lieu où on est encore tout, juste là: l’innocence, pas de séparation, pas de blessure, pas de honte.

Et finalement, le troisième mot est venu lentement le lendemain, un mot que l’on cherchait déjà dans le bus qui montait sur la montagne. Un mot pour dire l’obscurité effrayante d’une manière belle et presque enchantée. Un mot effrayant, puissant, dérangeant, pour dire la gestation infinie du cosmos, l’autre face de Kali: Kali-ma, la mère, celle qui enfante, la divine mère généreuse et effrayante. Ce mot, c’est gu, le silence d’avant le temps qui articule une parole d’amour, une berceuse, le rappel de bras infinis qui nous tiennent mais aussi la chute vertigineuse, profonde, abyssale. Nous sommes au début de ce mot.

Et puis par jeu, ru devient émergence, réalisation (accouchement) et du coup, guru, c’est la réalisation du sombre, l’enfantement de l’infini.

Et aupa.guru, c’est l’enfantement de la gratitude et c’est beau et perturbant.

De l’infinie lenteur des étoiles, des pierres, du plancton, de grenouilles sorties de la vase, de fougères qui marchent, d’oiseaux comme des monstres, de forêts enterrées que l’on aspire par des pailles comme des enfants drogués, de cette misère et ce rêve, tu es né.e pour écouter mon chant et moi le tiens.

Et je ne peux m’empêcher de raconter mon amour et ma peur. Trop loin, je me sens mort.e et j’ai l’ennui de Kali et trop proche je me sens mourir et renaître sans fin. Quelle histoire étrange où lumière et douleur son sœurs jumelles… Que dire sinon qu’en étant avec l’une je rêve de l’autre ? Et que quand parfois, je les ai réunies dans mon lit, dans mon cœur, j’en perd mon latin, mes mots, elles, eux, nous, je perds tant qu’à la fin je souhaite revivre, m’ennuyer encore, croire à la peur et au mystère, vous parlez à vous, faire comme si j’avais entendu.

❤️

PS: les mots, c’est pour Keoda

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