Lettre à mes ami·e·s

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Mellowing I, 2020, aquarelle (extrait)

Chères amies, chers amis,

Je suis née avec ce qu’on nomme une incongruence du genre, une douleur incompréhensible et violente, un genre attribué qui ne va pas, un corps qui n’épouse pas. Dans mon cas, le fait de me sentir femme alors que mon corps me fait appartenir à la catégorie masculine.

Accepter puis accueillir cette étrangeté est un long chemin parsemé de souffrances, de doutes et de constats sur les moyens que j’utilise pour me convaincre que je ne suis pas ce que je me sens être et ainsi tenter de fuir cette réalité.

Jai lutté plus de 20 ans pour ne rien laisser voir, pour cacher aux yeux des autres ce que je refusais d’accepter pour moi-même. J’ai exploré la question sur le mode du déséquilibre yin-yang, féminin-masculin, anima-animus, je me suis pensée double. J’ai tout essayé pour ne pas accepter ce que je suis.

Mais depuis quelques temps, tout s’accélère, j’étouffe et je réalise que je m’assèche dans ce personnage masculin, loin de ma vie, loin de ce que j’aime, loin de mes émotions. Essayer de “faire genre” implique une forme de dissociation de ma part. Je déplace alors ma conscience dans un espace froid où je ne ressens pas grand chose mais où je me crois être un homme puissant, dangereux, tout sauf vulnérable. Cet espace blesse et me blesse. Je n’en veux plus.

Je suis une femme oiseau, une sorcière chauve et ménopausée. J’embrasse cette réalité parce que je sais que je ne “passerai” jamais pour une femme cis. Je ne serai jamais invisible, discrète avec le secret de mon origine caché comme une chose intime et personnelle. Ça m’attriste et ça m’enchante. Ça me rend triste parce que ça me rappel de façon aiguë que mon corps n’épouse pas, que ma peau n’est pas m’a peau, que mon visage m’est étranger. Ça m’enchante parce que ça m’oblige à être libre, un oiseau, une invention, un chant singulier.

Je suis trans mais je choisis de prendre soin de mon incongruence du genre par un autre chemin que celui de la transition médicalisée. Peut-être parce que je vis beaucoup seule et que le regard des autres est absent de mon quotidien, peut-être parce que je peux modifier mon corps et mon être-au-monde par la danse, le yoga, la couture de soi et des tissus.

Dans d’autres circonstances, plus jeune, moins grande, moins chauve, moins oiseau, moins enragée, en feu, je ferais peut-être d’autres choix.

Devenir soi-même demande un courage sans limites parce que le chemin à prendre est unique, effrayant, sans balises. Les personnes en migration, que ça soit hors du lieu de naissance, loin du genre attribué, loin de la culture, du pays, de la condition sociale, toutes ces personnes ont ce courage de cheminer vers le rêve contre vents et marées.

Je trouve important de ne pas juger les chemins des autres, de ne pas utiliser les choix d’une personne pour juger ceux d’une autre, de ne pas croire que ma non-transition médicalisée est autre chose que mon choix, maintenant, avec mes circonstances.

Ceci n’implique pas pour autant que je peux garder mon être-femme caché et continuer de faire semblant que j’aime m’appeler Gaspard, faire semblant que j’aime être vue comme un homme, faire semblant que c’est facile d’accorder mes verbes au masculin pour me cacher, faire semblant que je n’ai pas peur de vous demander ce qui va suivre.

La demande que je vous adresse, c’est d’essayer de voir au-delà de ma peau, d’essayer de me voir moi, Lily, femme-oiseau dans ce grand corps d’homme que je transforme du dedans, que j’espère un jour épouser de l’intérieur pour devenir visible au-dehors.

Alors voilà, si vous arrivez à sentir qu’on peut être une femme du cœur, de l’âme et du fond des yeux alors qu’on est née avec un corps d’un autre genre, si vous pouvez voir ça, même un petit peu, vous me feriez le plus grand des cadeaux, celui de me reconnaître au-delà de certaines contingences de ce monde.

Si vous voulez faire un grand geste d’amour pour une personne trans, voyez-la comme elle se voit, appelez-la par son prénom choisi et utilisez les pronoms et accords qui vont avec 😊.

Si vous voulez me témoigner votre tendresse, appelez-moi Lily et utilisez le féminin.

Un immense merci à vous,

💖

Lily

PS: merci de modifier mon nom dans vos contacts et si vous avez une ancienne photo de moi avec la barbe, de la remplacer par un dessin, une fleur ou autre chose 😊

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PS: novembre 2020

Avec l’acceptation du fait d’être trans ma peur des changements physiques s’est dissipée et j’ai ressenti le besoin d’une transition médicalisée pour soigner mes problèmes de dépersonnalisation et apaiser mon rapport au corps. Je suis sous traitement hormonal depuis un mois et ma vie n’a plus rien à voir.

J’accueille mes changements corporels avec émerveillement. J’espère un jour pouvoir vous partager ce sentiment si doux.

😘

Written by

Entrepreneure, musicienne, codeuse, détails sur lilybucher.com

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