Le vitrier, l’enfant et les assurances

Les assurances sont là pour couvrir un risque et c’est très bien. Par contre, la santé c’est bien plus que le “risque d’être très malade” et là, les assurances c’est une catastrophe.

Le fonctionnement de l’assurance incendie est un bon exemple. Par la solidarité des cotisants, celui qui a le malheur de voir son lieu de vie partir en fumée est aidé par la communauté pour rebondir. Personne n’a intérêt à brûler des maisons, alors ça fonctionne bien.

Une alliance pour les affaires

Un enfant qui lance des pierres, un vitrier, des gens qui doivent réparer leurs vitres: on voit bien qui fait fructifier ses affaires (jusqu’à ce que la police s’en mêle et vienne mettre de l’ordre dans tout ça).

Notre assurance “santé” obligatoire est-elle comme l’assurance incendie ou comme cette histoire de vitrier ?

Pour répondre à cette question, il suffit de se poser la question simple de savoir qui a intérêt à ce que les vitres de la maison ne se cassent pas (la santé du patient):

  • Le patient ? Pas vraiment ou pas toujours. À partir d’un certain niveau d’isolement social, une personne n’a plus intérêt à la santé parce que ça la coupe du réseau de soins. En forme, elle est plus malheureuse que malade puisque plus personne ne lui consacre du temps, ne prend soin d’elle. Entre la solitude et les bobos chroniques, le choix est vite fait. Chaque médicament, chaque geste médical est perçu comme un peu de baume sur le mal-vivre. Enlever ces baumes sans soigner le problème de fond serait d’une très grande violence.
  • Le médecin généraliste ? Pas du tout. Plus les gens consultent, plus ils prescrivent de trucs, plus ils gagnent et plus ils pourraient prouver qu’ils ont “tout fait” en cas de catastrophe (maladie aiguë). Pour tout ce qui est des maladies chroniques, l’intérêt à soigner correctement (modifier une alimentation, socialiser, mettre en mouvement) plutôt que de prescrire des palliatifs médicamenteux va totalement à l’encontre des intérêts du médecin: ce “coaching” ne rapporte pas, prend du temps, ne va peut-être pas plaire au patient et fera qu’à terme, il partira. En plus, il prend le risque d’être accusé de “négligence médicale” pour n’avoir pas suivi le dogme du médicament.
  • Le thérapeute, chaman, psy ? Tout comme le médecin, plus les gens vont mal, plus ils viennent. Véritablement chercher à aider les gens à guérir est une ruine. C’est excellent pour la réputation, mais mauvais pour les finances. Et comme on peut toujours blâmer le patient pour la lenteur de sa “guérison”, on peut conserver l’argent et la réputation assez facilement.
  • Les assureurs ? Eux sont les intermédiaires entre les actes de soin et ceux qui paient. Plus l’argent transit, plus leurs affaires prospèrent. Et on notera que chaque fois que l’argent entrant est inférieur aux “coûts de la santé”, que font les assureurs ? Est-ce-qu’ils lancent des campagnes pour la santé afin de réduire les coûts, non. Ils augmentent les primes et perturbent les soins “non médicaux” (temps de consultation, soins dits alternatifs).
  • Celui et celle qui paient ? Oui. Vous, elle, lui, moi, chacun d’entre nous qui payons nos primes avons intérêt à ce que, tout à l’autre bout de la chaîne, la personne en souffrance qui reçoit des soins soit guérie. Et comme nous ne comprenons pas la complexité ubuesque de ce système, nous ne voyons pas les mécanismes de la non-guérison de cette personne au loin et nous la jugeons. Elle devrait faire un effort.

L’assureur et le médecin cassent des vitres en valorisant les soins d’urgence contre la prophylaxie et les soins “de fond”. Le patient payeur de primes est pris dans cette tourmente et vit avec des vitres cassées la plupart du temps tout en ayant le sentiment de payer pour les vitres des autres.

Quel est le problème ?

La santé, c’est plus comme un abonnement au fitness ou un jardin potager qu’un incendie: c’est un truc qui se pratique régulièrement avec patience et de bons conseils. C’est quelque chose dans lequel on investit, pas un risque. C’est pas un truc où on paie et on sait qu’on va éviter le pire (avoir une maison en cendres et plus rien pour rebondir).

L’idée d’une “assurance” pour la santé est un non-sens. Si on avait une telle assurance pour nos voitures, on serait chez le garagiste trois fois plus souvent, les prix seraient stratosphériques et on serait pas plus heureux ni avec des voitures en meilleur état.

Bien sûr, il y aussi des risques dans la santé et pour ceux-ci, il faut une assurance. Il y a l’accident (qui d’ailleurs et déjà couvert séparément) et puis les maladies génétiques, dégénératives, les cancers, diabètes, etc. On doit garder un système solidaire pour ces coups durs, c’est évident. Par contre on doit faire l’effort de trouver un système où l’intérêt pour la santé est beaucoup plus partagé par les personnes concernées (patient, assurances, proches des patients, médecins, payeurs de primes, etc).

Culture de la “santé” vs culture du “risque”

La transition que nous devons effectuer dans le domaine de la santé est le même que celui que nous devons faire pour la finance: passer d’un modèle basé sur la pénurie (on doit parer au plus urgent) à un modèle basé sur l’abondance stratégique (on a le temps et les moyens d’aller vers un objectif précis).

Dans le modèle de la pénurie, on créer de la dette (mise en danger de la santé) aujourd’hui pour combler des besoins auxquels on se croit trop pauvres pour répondre correctement (respirer, travail moins, aller à la rencontre des autres). Ce modèle myope est celui de l’urgence, de l’impatience et finalement du manque de confiance et soi et en nous.

Dans le modèle de l’abondance stratégique par contre, on a la confiance pour entreprendre les grands chantiers qu’impliquent la santé. On expérimente scientifiquement sur le sujet, on évalue l’écart entre investissements et résultats et on continue d’affiner.

Abonnement “santé”

On peut commencer cette transition à des niveaux très modestes comme le font certains médecins américains aujourd’hui en proposant non pas une “assurance” mais un “abonnement” de quelques dollars par mois chez eux. Cet abonnement couvre les consultations (y-compris téléphoniques) ainsi que tous les soins et traitements de base sans les examens ou traitements très coûteux.

On voit tout de suite, qu’avec ce système, on supprime les coûts et contrôles liés à l’assurance et on créer une équipe “médecin-patient-payeur” qui va devenir une équipe de pilotage réellement concernée par la santé. Si un patient a juste besoin de contacts humains, le médecin ne va pas lui prescrire des médicaments mais saura le réorienter vers les associations et autres lieux adéquats. Un des autres effets très puissant de ce modèle, c’est que cette “équipe” a intérêt à anticiper le plus possible les problèmes afin d’éviter les coûts d’un incident bénin mal soigné (d’où la pertinence d’une disponibilité téléphonique).

En remettant la santé dans les mains des personnes concernées, sans que qui que ce soit ne devienne “meilleur”, on peut modifier en profondeur la qualité de vie des gens, y-compris les médecins qui, libérés d’une grande partie de la bureaucratie se retrouvent avec du temps pour faire ce qu’ils aiment:

Accompagner de manière personnalisée des patients vers des vies où ils et elles souffrent moins.

Image for post
Image for post

Written by

Entrepreneure, musicienne, codeuse, détails sur lilybucher.com

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store