La frontière sacrée entre le rêve et la réalité

Pensée sur le désir, le consentement et l’enchantement

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“Confiance I” (détail), aquarelle, gB

Il existe une source de violence immense que l’on ne reconnaît pas assez comme telle: tordre la réalité pour qu’elle corresponde à notre rêve.

Oui. Beaucoup de violeurs sont des hommes qui ont voulu continuer de rêver alors que leur partenaire vivait un cauchemar. Beaucoup ne sont pas des pervers ultra-violents qui avaient prémédité leur geste.

J’écris ce petit texte pour que nous, hommes ou personnes de pouvoir, cessions d’utiliser notre force et nos moyens pour imposer nos rêves autour de nous.

Si on veut adoucir le monde, c’est très simple: il suffit de reconnaître avec plus d’humilité la frontière entre le rêve et la réalité.

Le rêve (yadifa, “la nuit qui voit”), n’est pas toxique en soi, c’est l’expression du désir et de la force de vie. Rêver, c’est faire semblant que l’on sait pour tenter quelque chose. C’est beau. Ça ne devient toxique qu’à partir du moment où nous cherchons non pas à adapter notre rêve à ce que nous percevons mais à adapter le monde à “ce qu’il devrait être”.

Sexualité et consentement

Une rencontre sexuelle est un très bon exemple de jeu sur le rêve. Sans rêve, on ne ressent pas de désir. Il faut bien une présence de l’autre en soi, une personne rêvée qui nous agite pour faire naître le désir et initier un mouvement curieux vers la découverte et l’éventuelle mise à nu. Le désir peut prendre deux formes. La forme tantrique de la question (yadifa) ou la forme pornographique de la récompense (onsho, “sucre”, “qui fait saliver”). L’autre comme un mystère ou comme un refuge.

Lorsque le rêve de l’autre et de la rencontre avec l’autre est une question, tout est sujet à bouleversement, à commencer par la première question “veux-tu de cette intimité avec moi ?” et sa réponse, un mystère, une énigme belle comme un échange de compliments.

Et puis, si il y a l’envie commune de se rencontrer comme ça, il y a cette peau qui n’est pas comme je croyais, ce regard ou ces yeux clos qui racontent autre chose, cette force ou cette douceur inattendue, ce goût, cette odeur. Et il y a aussi des surprises chez moi: mon désir qui fluctue, mon envie de danser comme ceci, de ne pas faire cela, d’attendre, de m’agiter, la peur, l’émotion.

Les découvertes que l’on vit sur ce chemin vers l’autre, sèment en nous de magnifiques jardins. On en ressort transformé·e, contaminé·e. C’est cet autre en nous qui petit à petit nous rend moins seul·e·s et éveille un doux sentiment de gratitude pour le temps que l’autre a passé à semer de la vie en nous. C’est la définition même du sacré: le lieu où on se laisser émouvoir.

Mais lorsque la rencontre sexuelle se fait dans l’espace de la gratification et de la récompense, l’autre n’existe pas vraiment. On est en relation avec une sorte d’incarnation du rêve, aveuglé·e·s par notre fantasme. Cet aveuglement nous pousse à toujours valider le rêve dans cette accélération de la possession. Embrasser tout de l’autre, s’y blottir, s’y oublier. Oui c’est excitant, oui c’est la passion, mais seulement dans la mesure ou l’autre se donne à nous, dans une accélération pleine d’oubli. Je te rêve nu·e et dès que ta peau est là, sous mes yeux, je suis dans le rêve d’après, te toucher, puis le suivant, t’embrasser, puis le suivant, jusqu’à l’épuisement orgasmique et le sommeil.

Dans la sexualité-récompense, on ne respire que très peu, on ne reprend pas nos distances pour se souvenir des découvertes et les intégrer. Tant que l’autre s’ouvre à notre insistance, la relation peut être très forte mais dès que la personne désirée se rétracte un peu, reprend son souffle, on se sent dépossédé·e, notre rêve nous échappe et il risque de se révéler pour ce qu’il est: un rêve. Perdre ce rêve-bouée, c’est redevenir brutalement vulnérable, désemparé·e et surtout dans une solitude très particulière faite de l’absence du rêve mais aussi de l’absence de ce que la gratitude plante en nous. Notre jardin intérieur est un peu en friche, l’autre s’échappe, on risque le désert.

Alors on force un peu la réalité vers le rêve et c’est l’abus qui peut aller jusqu’au viol.

Je pense que la personne qui a violé est souvent sincère lorsqu’elle dit qu’elle croyait l’autre consentant·e. Mais l’autre, c’était son rêve-bouée, pas la personne en face et c’est cette confusion, cette méprise qui permet à l’agresseur d’agresser et qui blesse si fort la victime. Dire à une personne “je me fiche de ce que tu es vraiment, je veux que tu joues cette partition de pantin pour moi, parce que j’y ai droit, parce que tu me le dois”, c’est nier le mystère de l’autre en l’enfermant dans une réponse creuse, c’est lui nier son existence propre, son espace, son corps. C’est le désamour le plus violent. C’est le mépris.

Respirer

Je crois que la respiration est un moyens puissant pour explorer cette frontière. De même qu’une caresse sur le corps de la personne aimée est à la fois un geste de quête, une question (poser la main) et un repli vers soi (enlever la main), notre souffle nous enseigne ce mouvement vers le monde et le retour en nous. Agir et recevoir, aller et venir, marquer un temps pour poser notre vécu dans l’intimité de nos cœurs, attendre.

En faisant attention à ce mouvement d’approche et de repli du souffle, sentir l’air qui vient et qui repart, la pause, je crois qu’on peut désamorcer beaucoup de nos confusions sur le dedans et le dehors, sur le rêve et la réalité.

Le souffle a aussi l’avantage de ralentir notre système nerveux. Si on s’habitue à penser à cette frontière quand on respire et qu’on se souvient de respirer dans l’intensité d’une rencontre, le souffle peut être un allié puissant.

Alors, dans cet espace sacré, vulnérables, à la frontière du rêve mais pas au-delà, on peut se laisser enchanter (chanté-en-dedans, pali) et ouvrir grandes nos oreilles pour écouter le mystère de l’autre. Aimer et se laisser aimer.

À vos amours ❤️

Aupa !

Written by

Entrepreneure, musicienne, codeuse, détails sur lilybucher.com

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