La dévotion, un geste radical

Aimer tout et n’importe quoi, par folie, par dévotion…

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Un enfant qui dort

Lorsqu’on aime si fort qu’on s’oublie et qu’on se laisse complètement contaminer par ce qu’on aime, on entre dans la dévotion. Vivants nés de cette terre, on devrait toutes et tous ressentir de la dévotion pour ce monde qui nous est offert, ce monde à l’origine de tout, de nos vies, de nos joies, de nos peines, de nos transformations, de nos découvertes.

Mais on est tellement fous qu’on oublie ce présent reçu et on se met à croire que le monde est là, par accident et nous aussi, nous sommes là, par accident et même parfois l’accident est malheureux alors on se plaint, on se révolte, on joue notre partition de grands singes en colère et on s’agite.

Et bien moi, je n’ai pas trouvé la paix mais il m’arrive de ressentir de la dévotion et ça m’émeut aux larmes. Parfois je regarde le givre sur les arbres, j’entend le rire de mon bébé, je vois des lumières dans le ciel ou sur un corps. Parfois c’est ma main qui touche l’air froid, un ventre chaud, une chevelure, la force de mon fils, le papier, des noix. Parfois je fume dehors avec mes filles une cigarette que je ne sais pas rouler. On est sous le ciel, au froid et on chante et je suis ému, sidéré, halluciné.

Alors je me souviens que la transe, “le présent” n’est pas un accident mais que c’est une création. C’est comme si j’étais au théâtre et que je me rappelais que le danseur danse pour moi, qu’il a travaillé ses gestes pour me toucher alors que j’étais dans l’illusion que ça ne dépend pas de moi. La dévotion, c’est ça: être à la fois entièrement absent de l’équation puisque je ne suis pas sur scène et en même temps au centre puisque c’est moi qui reçoit tout.

Sentir que j’ai été créé et que le monde a été créé pour qu’on se rencontre et que ça me bouleverse, c’est complètement fou, absurde, dément. Bien plus que mes colères d’apothicaire, de justicier ou d’enfant gâté.

Dans ma période bouddhiste, je croyais que la dévotion, c’était un truc réservé pour les dieux avec un nom, des statues à leur effigie et toute la panoplie des étiquettes de l’exception. Mais moi, je ressens de la dévotion pour mes mains, pour mon zizi, pour les informaticiens qui ont fabriqué des logiciels qui font un son si beau, pour mon duvet, le vin, les drogues, les gens dans le bus ou sur le quai, toute cette vie de détails sans noms. Parce que quand je suis assez fou pour être lucide, je sens que tout ça m’est offert par le grand tremblement du big bang, par une déesse de la mort et de l’extase, par l’amour immense et fou de dieux qui m’utilisent pour s’offrir du vécu.

Tout est une “manière” d’aimer et d’être aimé. La manière du caillou, la manière du rhume, la manière du bruit du frigo, la manière de ma table. Sans forme, tout serait pareil. C’est la forme particulière de chaque chose qui témoigne de l’amour de cette chose pour moi. De sa forme à elle, elle me touche moi avec ma forme à moi. Et la substance même de nos formes, le fait même qu’on ait des formes, c’est à cause de l’amour qui écrit du vécu. Ça semble compliqué mais ça ne l’est pas. C’est nos classements et hierarchies qui nous font croire que l’amour des formes c’est compliqué. Les bébés et les petits enfants qui n’ont pas encore toute la machine du tri et qui sont absorbés par leurs jeux le comprennent mieux: vivre, c’est sentir des formes et être touché.e par elles.

Quand je suis là, si proche de tout et rien, je me sens invincible, vulnérable, altérable, transformable mais toujours encore là. Je savoure ce moment offert par un ciel, une peau, une musique, des amis où j’ose enfin recevoir le truc. Chaque fois je me dis “mais comment j’ai fait pour oublier ?” et chaque fois, le lendemain ou plus tard, j’oublie, j’ai peur et je suis pris par une danse que je crois hors de moi. Je descends alors dans le sombre, je me sens isolé, dur, en colère.

Et quand je me souviens à nouveau je réalise que j’ai aimé ça, être dur et en colère. Je suis tout content.

Et puis petit à petit je suis devenu vieux et la colère m’intéresse un peu moins, elle me fascine un peu moins alors j’y passe un peu moins de temps.

Aujourd’hui j’aime tous ces beaux visages pleins de vie, le vertige entre les sons, la caresse suspendue, l’attente, le désir, le soin des petites choses, toi, moi, ce nous qu’on vient de créer, juste là.

❤️🙏🏼

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Entrepreneure, musicienne, codeuse, détails sur lilybucher.com

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