Des mots pour tenter de penser le monde marchand et une certaine forme d’attachement.

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Des expériences comme des plantes

Au long de cette petite réflexion, on côtoie ku (corde, attacher), lei (le temps), pa (tout) et aussi gu (le sombre, l’émergence, le mouvement) et au (aimer).

Au cours de mes explorations sur le sens du monde et des choses, de ce que c’est qu’être humain, je suis souvent tombé sur l’idée du détachement sans comprendre ce mot. Je croyais peut-être avec raison dans le contexte de son énonciation que ce mot signifiait une forme d’indifférence. Je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait être détaché.e et empathique.

Il m’a fallut un grand détour par le temps pour petit à petit comprendre que le détachement, c’est quitter une certaine manière d’être au monde, un certain type de lien pour laisser la place à autre chose et ce mode d’être, c’est kulei (attacher le temps) et kupa (attacher tout).

Il est une manière d’être au monde où tout est conditionné par un temps linéaire et causal. Si je travaille bien, je vais conserver mon emploi, si je joue bien le jeu, iel voudra de moi, si je médite, j’aurai l’illumination. Mais cette logique joue aussi pour les émotions plus grossières: ils ne me payent pas assez alors je travaille mal, je l’ai invitée (féminin uniquement volontairement) au restaurant alors elle me doit du sexe, j’ai été blessé.e par la vie alors j’ai des droits particuliers (comme d’agresser, de voler).

Cette manière de penser engendre de l’angoisse et de la violence. À chaque moment, on se sent pris.e au piège dans la cascade vécue ou imaginée des causes et des effets, petit caillou emporté par le torrent.

Il n’est pas facile de sortir de cette logique et de voir que les attaches que l’on fait avec le passé et l’avenir sont notre propre création, une manière étrange qu’a notre cerveau d’interpréter le monde.

On peut argumenter que le monde est causal mais ce n’est pas le cas à tous les niveaux, la causalité est une propriété émergente en physique qui n’existe qu’à partir d’un certain niveau de complexité et n’a aucun sens à très petite échelle. Et même à notre niveau de vie, on peut voir tous les jours à quel point nous projetons notre “vision causale” pour la créer.

Pour ne donner qu’un exemple: le parent qui a peur que son enfant se fasse mal et qui regarde l’enfant jouer sur la place de jeu avec la peur dans les yeux: l’enfant sent ce manque de confiance et se retrouve petit à petit habité par la peur. Il chute alors sur les copeaux de bois (sans blessure aucune) et le parent inquiet saute de son banc et se précipite pour soulever l’enfant de terre et le secouer-serrer contre soi. L’enfant ressent toute cette agitation et décharge son système nerveux en pleurant très fort. Le parent se dit “oh comme mon bébé souffre, j’avais raison de penser que c’est dangereux ici”.

On peut appliquer ça à une quantité incroyable de moments de vie en couple, au travail, avec des ami.e.s. On a toujours une marge très grande pour choisir comment vivre un moment et on si on aime “attacher le temps”, on s’arrangera facilement pour se mettre dans des situations qui nous lient aux autres de la manière qui nous arrange.

Ces arrangements avec le temps tournent tous autour de la dette et nous placent dans des rôles de victime (le monde me doit), bourreau (je dois au monde) ou sauveur (je veux que le monde me doive). Il y a un mot pour ça et c’est kuoda (corps attaché).

Dès que l’on devient kuoda, tout est histoire de commerce et de comptes. On entre alors dans une relation marchande au monde (kupa, tout attacher) où notre statut de victime-bourreau-sauveur nous donne le droit à l’exploitation des autres humains, des animaux et de la nature au sens large. Tout devient un moyen vers une “cause plus juste” (pour soi, pour l’autre, peu importe).

Vous reconnaîtrez ici le capitalisme, les envies de guerres et de révolutions, le consumérisme et les principaux maux qui touchent notre vivre ensemble actuel. Toutes ces idéologies où la fin justifie les moyens incarnent une logique prédatrice et marchande.

Le temps de l’expérience (gulei)

L’opposé de kupa, je l’approcherais de ce qu’Aurélien Barrau nomme le poétique, une manière aiguisée d’ouvrir les yeux et de réinventer comment on pense le monde:

La poésie n’a rien à voir avec la beauté. Moins encore avec le charme mièvre de quelques douces métaphores ou de tendres allégories. Elle n’est ni un divertissement ni une distraction. La poésie, c’est la précision. La poésie, c’est à la fois la maîtrise souveraine de la grammaire, l’humble soumission à la syntaxe, et le droit — presque le devoir — de pourtant réinventer la langue à chaque strophe. La poésie, c’est l’implacable nécessité d’un agencement qui déconstruit en respectant. C’est le choix d’une immense cohérence locale conjuguée avec une espiègle errance globale. — Aurélien Barrau

Je vous conseil la lecture de l’article entier ici: Résistances poétiques.

Il existe donc une autre manière d’être au monde où le passé n’est pas au service de notre comptabilité pour nourrir kuoda.

Cette manière d’être c’est de voir le temps comme le lieu de l’expression de gu, le temps de l’expérience, gulei. L’important cesse alors d’être la responsabilité de “la faute”, de savoir qui a poussé le premier caillou de la montagne mais de vivre l’expérience. Le temps n’est plus un moyen pour démêler la culpabilité. C’est le de l’expérience, l’histoire ici présente qui nous est contée, la narrativité de l’instant.

L’idée de placer une “faute” originelle au premier temps de la création est géniale mais cette “pomme de la discorde” ne décrit pas la réalité du monde, ça décrit la réalité de kulei.

Il n’y a pas de faute, il n’y a que le don des expériences et plus on arrive à aimer ce qu’on vit, avec tous le spectre émotionnel qui nous brassent, plus on bascule de la logique prédatrice (kupa) vers la gratitude (aupa).

Ça peut sembler compliqué mais c’est beaucoup plus simple à pratiquer que la “discipline” où on se tient en place au prix de conflits internes. Pour illustrer mon propos, voici deux situations vécues récemment:

J’ai une discussion pénible avec une personne proche au téléphone et je me débat avec mes sentiments de honte de n’avoir pas (bien) lutté pour ma dignité, mon sentiment de blessure d’avoir été mal traité.e, mes questions sur tout ça. Je me demande comment je peux “remettre les choses en place” et j’arrive tout agité.e en présence de l’autre personne et l’expérience initiale du téléphone continue quand nous sommes en face l’un.e de l’autre (le conflit continue).

J’ai une discussion en tout point similaire au téléphone. J’ai les mêmes sentiments. Mais cette fois je me dis “OK, c’est une expérience” alors je vis les émotions (j’en pleure un peu) et je me dis que je n’ai plus envie d’aller dans cette expérience. Je ne cherche pas à comprendre ou résoudre ce qui s’est passé. Je pose juste ce vécu dans un coin de mon cœur et j’écoute mes envies (d’amener des bières, un gâteau, etc). Une partie de moi crie “il faut gérer le conflit” et une autre a simplement envie de créer du nouveau. On se retrouve en face l’un.e de l’autre et le lien avec l’expérience du téléphone est coupé. On vit une expérience différente, en l’occurence douce et digne.

La chose intéressante se situe au niveau de la vitalité. Lors de la seconde expérience on s’est senti vivants, surpris.e.s. Lors de la première expérience, tourner en rond dans kulei nous avait épuisé.e.s.

Avant cette petite “expérience” pratique, je n’avais pas conscience d’avoir un tel pouvoir sur ma capacité à m’attacher aux situations à les faire perdurer. Et du coup je vois le “détachement”, comme le fait d’oser vivre de nouvelles expériences, se détacher des expériences déjà vécues (ou souhaitées).

Je me sens toujours très attaché.e aux gens que j’aime mais c’est le lien du coeur (au) et pas le lien causal (ku). La différence est immense.

D’un côté il y a la créativité complexe des interactions entre personnes singulières (aupa) et de l’autre la lutte pour la survie, le meurtre pour un bout de trottoir (kupa). La confiance (augu) ou l’agitation (negu).

Aupa !

❤️

Written by

Entrepreneure, musicienne, codeuse, détails sur lilybucher.com

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