Ka, la folie d’être soi

Petite réflexion sur la honte et sa contamination.

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Hmmm, je me sens pas très normal.e aujourd’hui… (aquarelle originale)

Il y a quelques jours, ma fille m’a lu la liste des titres des travaux de maturité dans son gymnase (pour les non-Suisses, le travail de maturité est un projet personnel réalisé sur une année en parallèle des études de baccalauréat). En voici un extrait:

En lisant cette liste, j’ai été émerveillé.e par la diversité des projets. Ça raconte qu’on est si différent.e.s les un.e.s des autres.

La singularité, l’étrangeté, ça mérite un mot important et ce mot, c’est ka. Ce mot raconte le cadeau caché au fond de soi qu’on pourrait offrir au monde en osant la folie de se laisser émerger hors du commun. Le fait que ça sonne comme “cas” (être un cas) ne correspond pas du tout aux raisons qui ont poussé à ce choix de mot comme vous le verrez plus loin. Au contraire, oser ka, c’est ne pas voir nos étrangetés comme problématiques, infantiles, folles ou comme des maladies. Alors on oublie ce mot français et on pense au k egyptien à la place qui veut dire essence vitale, la différence entre un vivant et un mort.

Appartenir

Dans son livre “Belonging, remembering ourselves home”, l’auteure Toko-pa Turner raconte que pour se sentir appartenir à un groupe de personnes, le seul moyen, c’est d’être ce qu’on est, de s’assumer étrange et que ce n’est que là que l’on peut se sentir vraiment accueilli.e. Certes on va perdre des relations ce faisant mais on va aussi créer de nouveaux liens plus sains et profonds.

Si on fait des efforts pour s’intégrer dans un groupe de personnes en cachant ce que l’on a de plus étrange (et précieux), on va peut-être réussir à se fondre dans le groupe mais on aura pas le sentiment d’appartenir parce qu’on aura dissimulé la partie en nous qui permet le sentiment d’appartenance: ka.

La honte ou les railleries des justes

En fait, ka et une rétro-racine: c’est un mot qui existait déjà (ça veut dire 4) et ça donne le nom du 4ème échelon sur l’échelle du néant (pas encore publiée). Cette échelle est une tentative de nommer les états de conscience (ou sentiments) entre 1 (sentiment d’isolement, de colère) et 10 (sentiment de pleinitude, joie). Les échelons du haut de l’échelle prennent leur nom de ce que nous aimons et les échelons du bas par ce qui nous fait peur ou que l’on voudrait cacher. Et comme les échelons reprennent les mots pour compter (pi, de, pe, ka, lil, shi, fe, je, da, dji), le quatrième, c’est donc neka, c’est le souhait que ni soi ni les autres ne soyons étranges (pas-singulier.ère). Ça peut se traduire par honte.

S’assumer entièrement et se sentir magnifique avec nos étrangetés, c’est la fierté, fepa et c’est l’échelon 7. Il y a donc un long chemin entre la honte et la fierté et c’est une évidence qu’on fait ce qu’on peut sur ce chemin. Les luttes pour aimer l’entier de soi peuvent demander beaucoup de courage en nous obligeant à explorer nos histoires personnelles, familiales et culturelles en lien avec notre position sociale, notre genre, nos orientations, etc.

Tout ça pour dire qu’assumer ka, que ce soit au niveau du genre, de l’orientation sexuelle, des choix vestimentaires, des types de relations de cœur ou de sexe que l’on se souhaite, des métiers ou des loisirs, assumer ce qu’on a de particulier en nous, c’est d’abord découvrir ces choses en soi, dans leur richesse et leur non-conformité à des modèles ou étiquettes rassurantes. Ensuite, ça implique d’oser aimer ce qu’on découvre, laisser une voix à ces parties de nous et enfin oser assumer ça face aux autres.

Et c’est là qu’intervient la honte, neka. Ce sentiment, c’est pas juste l’absence de fierté ou la pudeur. C’est la haine de la singularité en nous, l’envie d’une ablation de ce bout de folie pour devenir conforme, ne pas faire de vagues, rester invisible, protégé.e.s du regard des autres.

Et c’est sûr que ka, ça dérange ! Ça nous fait assumer des envies envers et contre tout, ça nous rend imprévisibles, ça nous donne envie d’aimer et d’être aimé.e très fort. Ça a quelque chose de très généreux et exigeant à la fois: l’envie de se donner au monde tout comme on est et le refus de laisser les autres nous mutiler pour nous faire entrer dans le moule.

Le terme est fort. Mutiler. La mutilation physique est une horreur absolue qui nie à la victime le droit de disposer elle-même de son corps, de s’incarner comme elle l’entend. La mutilation psychique n’a pas ce caractère irréversible et total mais elle peut blesser très profondément surtout si elle est faite par des gens proches qui prétendent le faire “pour notre bien”. La confusion autour d’une blessure immense et le fait que c’est “un bien” nous plonge dans un sentiment très difficile à dépasser: la honte d’être soi.

Dynamiques de groupe

Avec l’avénement des paroles de femmes, d’homosexuel.le.s, de personnes transgenre mais aussi d’immigré.e.s et de toutes les personnes qui ne sont pas en position dominante, on commence à réaliser que faire des commentaires ou des plaisanteries mal placées, ça blesse.

La tolérance pour le “pote un peu lourd” et ses blagues ou attitudes est en train de fondre comme neige au soleil. Une personne s’exprime comme ça dans un groupe, pour se faire remarquer, pour provoquer, pour blesser et on lui dit simplement:

Ta haine, merci de la garder pour toi

La personne peut ressentir ce sentiment, c’est évident mais de même qu’on ne fait pas ses besoins dans la rue, on devrait gérer nos émotions les plus sombres sans les déverser sur les autres.

Et bien moi, je vais faire pareil avec la honte. Si je me retrouve dans un groupe et qu’une personne critique, juge ou infantilise une personne qui ose nous montrer son ka, sa folie, sa beauté singulière, je vais dorénavant intervenir en disant:

Ta honte, merci de la garder pour toi

Parce que le monde où on ose pas être soi, c’est la plus grande maladie de notre temps et que ça réclame des mesures sanitaires. Beaucoup de nos violences contre le vivant (écologiques, sociales, humaines) viennent de la honte et de l’ennui de vivre loin de nos singularités, les nôtres et celles des autres.

Ça peut paraître extrême de considérer les rires jaunes et autre “petites” railleries des justes face à une personne étrange comme des comportements violents et non tolérables. Mais ça porte un nom: c’est du harcèlement et ça a un impact très réel: ça tue. Et quand ça ne tue pas, ça provoque des dépressions et d’autres formes de morts lentes.

Confusion des tendresses

Le pire dans tout ça c’est que les personnes qui font des remarques n’ont pas conscience d’agresser. Elles pensent que parce qu’elles se sentent gênées face à l’étrangeté d’une personne un peu entière et différente, leurs commentaires sont justifiés. Elles pensent que parce qu’au fond elles aime bien cette personne bizarre et un peu trop folle, elles peuvent se permettre de la traiter comme un.e enfant, de dire des choses du genre “iel ne s’arrête jamais ?”, “iel fait son intéressant.e” ou simplement “iel, c’est un.e enfant”.

Non. Assumer ka, c’est tout sauf être un enfant. Oui, les enfants assument leur étrangeté si on ne les casse pas mais ils n’ont pas encore conscience du regard des autres et ils ne sont pas encore habités par la question identitaire. Se garder vivant.e en tout lieu, garder notre étrangeté visible, ça demande un immense courage, une force, une urgence. C’est pas facile du tout et je trouve que ça réclame le respect.

C’est sûr qu’une personne qui sème le chaos, on peut lui demander d’adapter son comportement pour que la vie ensemble fonctionne. Mais c’est pas ça, neka. C’est dire d’une personne qui danse qu’elle est débile. C’est dire d’un choix d’habit qu’il est moche, c’est dire d’une joie de vivre qu’elle est enfantine, c’est critiquer, casser, amenuire.

J’aimerais qu’on apprenne à reconnaître la beauté et le courage chez les gens qui assume l’étrange en eux et qu’on cesse les paroles froides et la case “folie” ou “enfant”.

Il existe mille manières de gérer notre inconfort face à une personne plus vivante et étrange que nous. Mais la personne qui commence avec le jugement et les petites phrases assassines, si on la laisse faire, elle tire tout le monde avec elle dans la honte, neka, et ça plombe tout. Une soirée où on laisse parler les honteux ? C’est une soirée où on ne rit pas, ne danse pas et où tout le monde attend le moment où on sera tellement ivres qu’on se sentira enfin (peut-être) à nouveau le droit d’être un peu libre.

Ka comme source de liberté

Il existe un lien très fort entre la honte et l’absence de liberté parce que pour être libre, il faut pouvoir faire des choix basés sur la profondeur de ce qu’on est, il faut s’avoir comme ami.e pour décider de manière unique et singulière. Sans nos cœurs pour nous guider, on ne fait que les choix que le commun veut que l’on fasse.

Pour atteindre une vie paisible entre humains et avec le reste du vivant, il va nous falloir beaucoup de créativité et d’écoute, choses que la honte ne permet pas. Pour exprimer de la créativité, il faut être libre et avoir le courage de ne pas faire semblant. Pour écouter, il faut un endroit empathique pour entendre, le lieu de notre étrange à nous pour recevoir l’étrange de l’autre et ne pas chercher sans cesse à tout ramener à notre vision du “juste” et du “raisonnable”.

Alors j’espère qu’on aura le courage de protéger nos espaces de vie et les gens qu’on aime des “justes” qui jugent et critiquent en leur rappelant cette règle d’hygiène élémentaire:

Ta honte, merci de la garder pour toi

Aupa !

❤️

PS: Merci à Guido de “libérer la vie” pour le petit mot de la fin. Voici Gilles Deleuze sur le charme…

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Entrepreneure, musicienne, codeuse, détails sur lilybucher.com

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