gufishasha, la couture du vécu

Réflexions sur la mémoire et la sagesse

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Dire oui juste ici, comme un enfant…

Depuis mes réflexions sur le temps non-causal, gulei, et quelques réflexions sur l’attachement, j’expérimente cette nouvelle manière d’être au monde et je sens quelque chose d’étrange qui se produit. Là où je reliais mes expériences par le temps linéaire des causes et des effets, du passé et du future, je me retrouve comme habité par différentes expériences en même temps.

Dans le petit garçon et la femme puissante, j’ai parlé du fait de transformer une rencontre sexuelle en une rencontre complète qui touche à toutes nos dimensions (corporelles, intellectuelles, sexuelles, affectives, etc) et de la peur que ça engendrait chez moi.

Ce qui m’étonne aujourd’hui, c’est que si j’évite la pensée causale et que j’essaye de garder toutes mes “couches” présentes, alors la distance entre les vécus s’estompe, presque comme si je vivais les choses en même temps, comme si j’étais ici, dans un restaurant de Lausanne en train d’écrire et à la maison en train de regarder les nuages. Je ressens un lien entre des vécus reliés par leurs émotions.

Je me retrouve aussi à entendre différentes choses lorsque les personnes me parlent. J’entend la parole factuelle. J’entend les mouvements émotionnels. Mais j’entend aussi une partie très ancienne en eux qui m’enseigne. Parfois la personne se sent traversée et accepte, parfois elle se sent gênée lorsqu’elle réalise qu’elle est habitée, parfois elle m’évite du regard pour cacher son grand âge. Parfois c’est la musique ou des chansons qui possèdent une dimension sacrée et une profondeur insoupçonnée.

Tout ça pour dire que mon rapport à la réalité change parfois et que ça réclamait un nouveau mot: gufishasha, la couture du vécu. Ce mot est joli, il vient de:

  • shasha (hanche-hanche = danser)

Et ensemble ça donne fishasha (le fil qui danse = couture).

Avec gu (le sombre, le vécu, la vie), ça donne gufishasha, la couture de la vie.

Cette couture, c’est le jeu que je suis en train d’explorer, être un peu partout à la fois en reliant les vécus par mon fil poétique. Ce fil n’est pas celui des comptes et des culpabilités ou celui des angoisses du temps causal, c’est le fil de mes émotions. La culture hip-hop et les grandes fesses d’une fille dans mon lit, le vent de la montagne et des cheveux longs, le brouhaha d’un restaurant et le glou glou d’une rivière, une musique des années 80 et un pont cassé (?). Un enfant qui courre et le lièvre qui traverse la route.

Contrairement aux attaches créent par la vie dans le temps linéaire, les liens avec gufi (le fil de vie) sont libres et lumineux (faute d’autre mot pour décrire ça). Ça a le goût de la sagesse et de la mémoire.

Drogues

Du coup je commence à comprendre pourquoi les psychédéliques en eux-mêmes ne provoquent pas une ouverture “spirituelle”. Je crois que c’est la couture du cœur qui fait que l’on devient des personnes plus entières, empathiques, émues, présentes. Les drogues, les voyages, la sexualité sont autant de moyens de toucher à une intensité dans un domaine à la fois, ça nous montre le possible, ça nous touche mais le problème, c’est d’arriver à relier tout ça pour en faire un vécu profond qui nous enseigne des choses à tous les niveaux de notre être.

On peut toucher à la fin du temps sous dissociatif, à la vibration des plantes sous DMT, à l’humour cosmique sous champis mais ça ne va nous nourrir que dans la mesure où on coud ce vécu avec le reste de notre vie, la vaisselle, l’administration, les ami.e.s, la musique, marcher, dormir.

Cette petite théorie du moment me fait comprendre pourquoi on oublie les voyages psychédéliques, la ressenti sexuel, l’amour parfois: on oubli parce que nos vécus sont fragmentés et sont temporairement inaccessibles.

Sacrée vie

L’expérience de la couture est très forte. Tout prend une ampleur sacrée, émouvante, puissante. Parfois c’est si fort que ça fait peur, on se sent folle ou fou. Les émotions peuvent être si fortes qu’on a envie de fuir, ne plus être autant là.

C’est ce qui m’est arrivé ces derniers jours. J’étais à côté de moi-même, le monde était devenu silencieux, pragmatique. Je me sentais perdu.e, à la recherche d’un fil d’Arianne que j’aurais perdu. Après plusieurs jours de lutte (et beaucoup de repos) j’ai côtoyé plein de personnes charmantes (chez Hornbach, dans la rue, au supermarché) et ce contact bienveillant m’a calmé jusqu’à ce que je dise à nouveau oui à ma vie. Et là, c’est revenu, la chaleur au plexus, l’émotion des nuages, l’épaisseur des gens.

Pour revenir là, j’ai dû arrêter les micro-conflits internes, laisser parler ces voix de la raison et faire quand même ce que mon cœur demandait, ne pas écouter la petite voix qui disait “c’est débile d’installer des chaines au plafond qui tiennent 350kg pour pouvoir faire du bondage dans ton salon”, la petite voix qui disait “tu vas jamais réussir à installer ce robinet” ou “tu vas pas réussir à réparer toi-même l’électronique du chauffage de ta voiture”, toutes ces voix qui disent “laisse tomber, c’est pas raisonnable”. Ces voix du sens commun me fragmentaient et ce n’est qu’en retournant à une vie où je rêve et j’aime sans raison, une vie de fou que je me suis retrouvé.e, comme on retourne à la maison, comme on retrouve un.e ami.e…

Je crois que l’éveil, ce n’est pas la discipline et l’ordre en soi, c’est au contraire une sorte de folie enfantine, boire du rhum en mangeant des patates, se souvenir qu’on est des déesses et des dieux, se souvenir qu’on adore nos vies avec toutes les peurs et émotions qui vont avec. Et ça donne tellement envie de dire merci, de danser et de chanter 😊 (haha, ça c’est peut-être juste le rhum 😅).

La joie, c’est peut-être simplement le fait de dire oui à ce que l’on vit avec gentillesse pour soi et les autres.

Dire oui, c’est gufishasha, la danse du cœur sur le fil de la vie…

Alors maintenant, je crois que dans ma langue, “oui”, ça va être gufishasha, le oui le plus long du monde, le oui qu’on peut savourer et chanter, un oui qui sonne comme une clarinette dans une forêt la nuit, un oui qu’on écoute reposé.e.s dans les bras de ceux qu’on aime, y-compris soi-même.

Aupa !

❤️

Entrepreneure, musicienne, codeuse, détails sur lilybucher.com

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