Devenir un oiseau tropical

Je suis né blanc et mâle dans un pays riche de l’hémisphère nord. J’ai grandi avec des privilèges liés à la couleur de ma peau, à mon statut social et à mon apparence masculine. Et j’ai honte. Honte parce que les gens comme moi utilisent leurs privilèges pour déprécier les autres, souvent les femmes et honte parce que j’ai appris à rejeter une femme en particulier: moi-même.

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Photo miriadna

J’ai passé ma vie à me cacher derrière des polémiques, des provocations diverses, de l’hubris. Il me fallait toujours une certaine dose de chaos pour me permettre de croire que mon inaptitude à faire partie du monde venait du monde et non de moi-même et aussi pour me cacher.

Depuis quelques années, les choses ont commencé de changer. Je fais moins le fier, je cours moins après les sensations fortes (psychédéliques, sport, BDSM, etc), je me sens moins victime. Avec ce ralentissement, je donne de l’espace pour cette fille en moi, je lui donne un peu de pudeur, un peu de tendresse. En écrivant ces lignes, j’ai encore une boule au ventre. Je me donne du courage en pensant que je ne suis pas seul, en me disant qu’il y a d’autres filles et garçons enfermés et rendus silencieux par nos stéréotypes de genre, par nos catégories.

Je suis entouré de gens bienveillants et pourtant j’ai des jugements très violents envers moi-même, envers une présence non-pas “féminine” mais “de fille” en moi. C’est un corps que je ressens. Un corps de fille que je peux aimer mais dont la sexualité m’évoque du dégoût. Petit à petit, ce sentiment de rejet se transforme mais c’est un processus qui prend du temps pour moi et qui m’enlève mes repères. Je me sens parfois flotter entre-deux, ni homme, ni femme, sans incarnation.

Quand je lis des récits sur la violence faite envers les femmes (en particulier en lien avec la sexualité, le corps, l’accouchement), j’ai envie de vomir deux fois. La première fois à cause de la sensation de métal planté dans ma chair, à cause de la peur panique d’une fille en moi. La deuxième à cause de mon corps de grand homme blanc qui m’assimile à cette histoire violente, du côté des bourreaux.

Ces histoires provoquent un écho puissant à mon propre conflit interne. Je sens dans ma main droite le scalpel qui vient couper le périnée délicat de mon corps de fille, “parce qu’il faut y aller maintenant, madame”.

Il faut s’aimer soi-même

Mais aimer qui, quoi ? Ce corps d’homme qui me rappelle sans cesse de quel côté de l’histoire je suis ? Ce corps d’homme qui malgré tous mes efforts pour faire partie du “genre masculin” n’y est pas parvenu ? Ce corps que j’ai emmené faire des arts martiaux pour le “former” pendant plus de dix ans, sans jamais obtenir autre chose qu’un éternel malaise au milieu des “gars” ? Ou alors dois-je aimer ce corps de fille que j’ai peur de connaître ? Ce corps qui me fait ressembler à rien, ni garçon, ni fille ? Ce corps qui me rendrait définitivement autre alors que je cherche depuis si longtemps à juste “faire partie”… ? Ce corps finalement que je n’ai pas vraiment et qui me manque comme nous manque un ami proche ?

À défaut de savoir quoi, qui et comment aimer, je commence à écouter et j’entends ce chant singulier: un chant de fille qui aime les filles dans un corps d’homme. C’est une histoire émouvante qui m’oblige à abandonner beaucoup des stéréotypes qui me rassurent.

Je envie de cesser de jouer des rôles (que je joue mal). Mais du coup, je ne sais plus ce que je suis. Je n’ai pas vraiment de modèle. Les seuls récits que je trouve sur des hommes trans attirés par les femmes sont vus comme des “fake”, comme des gars issus de mouvements du déni de la souffrance des femmes (men’s rights movement) et qui recherchent ce qu’ils voient comme des “privilèges de femmes” (je sais pas très bien lesquels).

Pour certains (en-dehors du milieu trans), si tu te sens trans mais que tu ne veux pas d’opération, tu es juste quelqu’un qui fait son intéressant. C’est d’ailleurs la position de beaucoup de nations: sans opération (qui rend stérile), pas de changement d’identité.

Se taire

Si j’avais le choix, si je pouvais, je continuerais à me taire comme je l’ai fait pendant plus de vingt ans. Mais je n’y arrive plus. Cette lutte m’épuise. C’est comme si une grande partie de mes racines étaient coupées. Je ne revendique rien, j’ai juste besoin de poser une pierre symbolique qui dise que j’accepte, que malgré la peur du rejet, la peur du jugement je veux accueillir ce corps de fille et le laisser grandir. Je veux lui donner une voix, ma voix.

Le corps

Quelque part en moi, il y a un corps de fille. Pas un corps de femme, pas un corps très sexué que je voudrais mettre en valeur avec des habits, pas un corps sensuel et “adulte”. Non, c’est un corps figé au début de la puberté. Un corps comme surpris par ses désirs et le décalage avec ce “vrai” corps d’homme. Un corps auquel je n’ai pas su inventer une place.

Au début, quand ce corps se manifestait, je ressentais du dégoût, en particulier pour sa sexualité qui m’envahissait et que je trouvais obscène, sale. Je peux regarder ce bras, ce ventre, je vois un peu le pied mais les parties sexuées me donnent envie de fuir. En présence de ce corps, son caractère sexué me répulse, un peu comme si la sexualité de ce corps était incestueuse, profondément mauvaise. Je dois faire un effort conscient pour passer outre à cette sensation et revenir à ce corps tel qu’il est, là, en-dedans.

Ces temps, je sens quelque chose qui change, un apaisement possible. Le chemin vers ce corps est très étrange. Je pourrais très facilement focaliser sur les manques, les vides, ce qui n’est pas encore présent et aussi sur ce que je perds de mon corps d’homme. L’expérience de cette perte me fait penser aux femmes qui traversent une mastectomie ou une autre perte d’organes. Et puis j’apprends à regarder ce qui est là dans mes hanches, ce “plein” plus doux, moins forcé.

Je sais que je ne suis pas “complètement” fille, trans dans l’acceptation commune d’une dysphorie de genre. L’homme que j’étais se retire, c’est vrai, mais il le fait comme on accueille un ami chez soi, en lui faisant de la place, en aménageant l’espace, en écoutant. Il ne meurt pas. Quand je peux sentir ces deux identités en-dedans, je pense à Shiva & Shakti, je le vis comme une danse.

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J’avance doucement pour apprivoiser centimètre par centimètre de peau, de formes, de sensations nouvelles. J’entends la chanson délicate d’une fille qui me dit qu’on sera encore un peu double jusqu’à-ce que nos différences d’âge se comblent, jusqu’à ce que je la laisse se poser dans mes vides. Et alors, alors enfin, on sera un oiseau tropical…

Post-Scriptums…

Histoires d’homme

Après l’écriture de ce texte, je me suis rappelé deux histoires qui me sont arrivée en lien avec ces questions de genre.

Vélomoteur et cheveux

J’ai 16 ou 17 ans et je roule en vélomoteur sur une grande route en direction de Lausanne. J’ai un casque intégral et des cheveux longs qui flottent au vent.

C’est la nuit, tard. Une voiture me fait signe de m’arrêter au bord de la route. Il y a trois ou quatre hommes dans cette voiture et je ne comprend pas ce qu’ils disent alors j’enlève mon casque. Ils me regardent, rigolent et repartent. En tant qu’homme en grande partie protégé de l’aggression sexuelle il m’a fallut des années pour réaliser que si j’avais eu un corps de fille (ce que les gars imaginaient en voyant mes cheveux) cette histoire aurait pu se transformer en affreux cauchemar.

Voiture et peur de mourir

À peine plus âgé (18 ou 19 ans), je fais du stop entre Le Havre et Amsterdam à la tombée du jour (je ne me souviens pas comment j’ai pu me retrouver dans une situation aussi débile). Le coin est mal éclairé, on est dans une zone industrielle. L’ambiance ressemble un peu à un film de David Lynch.

Une voiture s’arrête avec quatre hommes entre 35 et 45 ans. Des gars puissants qu’on engagerait volontiers dans un film pour jouer les truands. Je suis là, au bord de la route et j’ai envie de fuir mais je ne peux pas. Il n’y a nulle part où aller et fuir c’est offrir la peur en pâture. Alors je fais le gars relax, pas du tout inquiet. Ils mettent mon sac dans le coffre et je me retrouve assis sur la banquette arrière avec un malabar de chaque côté et deux autres devant. Je pense que je vais mourir. Les gars parlent arabe entre eux alors j’en profite pour sortir mes quelques mots appris au Maroc: j’essaie de créer du lien. Ils me paraissent gentils et je me dis que c’est juste mon imaginaire qui fait des bulles.

Ils me déposent je sais plus où et repartent. Je remercie le ciel, la terre et je ne sais plus quelle bonne étoile d’être là et m’en veut d’avoir été aussi con et naïf. Je réalise vingt ans plus tard que si j’avais eu un corps de fille qui aurait mis en mouvement l’énergie sexuelle de ces hommes, l’histoire aurait pu très mal tourner.

J’ai vécu d’autres histoires où le simple fait d’avoir un corps d’homme m’a préservé et où on a respecté mes limites... Le jour où nos filles ne seront plus en danger dans des situations telles que celles que j’ai vécues, je crois qu’on aura véritablement guérit notre masculinité.

Devenir autre

Je n’ai toujours pas publié ce texte donc ce n’est pas vraiment un post-scriptum, mais c’est venu après l’écriture du texte, alors c’en est un quand même... Ça fait plusieurs semaines que je sens que des choses profondes ont changé. Ces changements, je les espère depuis longtemps. Ils amènent de la paix, de la gratitude, du plaisir avec les choses simples et beaucoup de tendresse: de la douceur en somme.

Je devrais me réjouir de cet apaisement. Je devrais être heureux de ne plus courir après des chimères mais je ressens de la tristesse et de la peur. Il y a devant moi un chemin inconnu, profondément différent de ceux sur lesquels j’ai tant tourné en rond. Je crains ce “devenir autre”, ressentir le monde autrement, vivre sur d’autres bases.

Ce qui me trouble aussi, c’est le deuil d’un personnage, d’une manière d’être, d’une posture peut-être. En grandissant, on perd l’enfant, l’adolescent, on doit lâcher d’anciennes peaux. Je me souviens assez bien du moment où j’ai quitté l’enfance au moment de la puberté. Aujourd’hui, il est temps pour moi de quitter l’adulescent alors que je ne perçois pas encore où je vais, ma nouvelle peau.

L’adulescent que je quitte était crânement masculin, sexuel, ambitieux, plaintif, colérique. Je sais bien que je ne quitte pas la curiosité, la passion ou d’autres traits que j’ai gardés de l’enfance, je sais que la rupture n’est pas radicale, que je lâche peut-être juste du leste mais malgré tout, j’ai de la peine à quitter ce jeune homme. Je ne me reconnais plus, mes manières d’interpréter le monde et de me positionner en société changent.

Je sais que mon devenir est plus féminin, tendre, discipliné. J’aime ce lieu où je vais, c’est même émouvant mais je suis comme un amant qui quitte une relation conflictuelle. Ce lieu du conflit avec moi-même et le monde, c’était mon monde, mes repères, mon connu. C’était la justification de ma colère. Sans ça je me sens comme nue, touchée par le premier contact un peu froid avec la pluie, dehors.

Et ce soir, après avoir croisé un cerf et une étoile filante, je décide de publier ce texte…

Merci à vous tous pour votre tendresse.

Written by

Entrepreneure, musicienne, codeuse, détails sur lilybucher.com

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