Éloge de l’insignifiance

Ou quand il n’y a plus rien à comprendre.

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Vies de braises éphémères.

Aujourd’hui, c’était peut-être la fatigue, le manque de sommeil ou la discussion sur l’ennui avec une inconnue dans le train. Ou peut-être encore cette histoire de tabac préparé par ma fille, une respiration de mort qui calme, un peu de cendres entre deux souffles. Toujours est-il qu’aujourd’hui et même hier, l’année ayant lâché son dernier soupir pour la naissance de la nouvelle, hier donc, je me suis mis.e à penser aux détails merveilleux, ces choses que seuls les nouveaux venus perçoivent et que j’ai qualifiés d’insignifiants dans un mot de bonne année. Ce mot m’est venu tout seul, comme un visiteur égaré par la nuit, presque une maladresse.

Mais en y repensant, il est magnifique, ce mot. Un détail insignifiant, c’est un détail dont la forme ne renvoie à aucune idée, aucun sens, aucun concept. C’est l’opposé d’un événement significatif qui lui, signe le moment de son apparition pour bouleverser une ligne de temps. 9/11 est un événement significatif qui possède même un nom, presque un mot et une graphie à lui tout seul. La tasse que je viens de boire ne l’est pas. Il y a donc dans la “signifiance” une perturbation d’un récit, une marque, un jalon.

À l’opposé, le détail insignifiant échappe à l’histoire et à la mesure, il se dérobe, refuse l’habit et le rôle: il s’en va ailleurs, hors des murs. C’est un vagabond hors des chemins convenus, des récits possibles et attendus. L’insignifiant est l’âme sœur de l’indicible. Ensemble ils prennent soin du merveilleux, de l’inattendu.

Et contrairement au terrifiant, au fascinant et à toute la famille du tremblement, le silence de l’insignifiant ne renvoie pas à la mort ou à la transcendance. Ce silence-là, il respire la tendresse, le soin infini d’une création aimée. Voir le détail insignifiant, c’est toucher un petit peu à l’œuvre, au labeur: c’est sentir un geste créateur, patient, profond. On ne peut pas créer de l’insignifiant dans l’urgence d’un message à délivrer. L’insignifiant n’apparaît que lorsqu’on s’oublie à l’œuvre, lorsqu’on soigne l’inaudible, l’invisible, le quasi rien. Lorsque notre amour d’être là nous fait rester un peu plus longtemps, comme une caresse distraite sur la peau d’un rêve.

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Jeux de lumière sur le store.

Le détail insignifiant est une bascule entre l’invisible, trop petit ou caché pour être perçu et la clameur des choses utiles. C’est le pivot entre le sacré et le profane, entre le cœur et l’esprit. C’est l’endroit où la déraison nous atteint et nous transforme.

Dans le bruit des choses, on se fait des idées sur tout mais on ne se laisse pas vraiment contaminer, on ne comprend que très peu, on n’apprend quasi rien. Ce n’est que quand ça n’a plus aucun sens parce que le volume est trop bas et qu’on ne distingue plus grand-chose que nos cœurs s’ouvrent et qu’on devient enfin fleuves, sources, orages et lacs de savoirs sans mots.

Que dire du rire d’un bébé à qui ne l’a jamais entendu ? Que dire d’une caresse à qui n’a pas été touché.e ? Que dire de la tendresse à qui n’a vécu que dans la peur ? Que dire du silence entre amis, des cailloux entre les rails, du bruit du feu ?

On ne peut que montrer notre regard qui se souvient d’avoir vu et en est devenu plus profond.

❤️

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